A l’aise Blaise !
Blaise, c’est le colocataire que je n’ai jamais vraiment invité, mais qui a pris ses aises chez moi.
Il est arrivé sans prévenir, avec sa valise pleine d’idées lumineuses, de projets à moitié commencés, jamais terminés, de casseroles cramées, de sms reçus, lus, puis oubliés et auquel il n’a jamais répondu.
Il a toujours une énergie mentale débordante… au mauvais moment.
À 22h, il me propose de réorganiser toute ma vie ou décide que c’est le moment d’écrire le scenario d’un film catastrophe improbable dont mes enfants, mon conjoint ou moi-même sont les héroïnes et héros malheureux.
À 9h, il est aux abonnés absents, les yeux perdus dans le fond de sa tasse du petit-déjeuner.
Blaise commence une tâche avec détermination, puis s’éparpille, attiré par une nouvelle idée, ou une envie soudaine de faire complètement autre chose, bien plus sympa !
Il a la grâce d’un funambule distrait, marchant sur le fil de mes journées avec ses chaussettes dépareillées, ses tasses de boissons chaudes à moitié pleines, (et finalement froides) qu’il laisse derrière lui.
Il ne veut pas mal faire. Au contraire, il est un peu perfectionniste sur les bords de peur d’être rejeté, de ne pas être assez. Il oublie. Il papillonne. Il veut tout vivre, tout de suite et ça le paralyse parfois.
Il lui arrive pourtant d’être capable de bosser sur un dossier des heures durant sans voir le temps qui file, ni manger ou boire, voire même d’oublier de faire pipi !
Et malgré tout, je l’aime bien, Blaise. C’est un Dory au masculin.
Il m’oblige à faire de la place pour le flou, le chaos, l’inattendu. Un véritable atout dans mon métier !
Il m’apprend la patience, l’auto-dérision, et l’art de recommencer, de persévérer, de m’adapter, de chuter et de se relever.
Il m’a appris à ralentir aussi et à se contenter de peu. Parce que souvent il lui faut d’un peu plus de temps qu’aux autres pour se mettre en action.
Il met du bazar dans mon agenda, dans mes sacs à main, dans mon bureau, mais aussi et surtout un peu de poésie dans ma façon d’avancer. Il n’aime décidemment pas les chemins tout tracés.
Tenez, en ce moment, il me souffle à l’oreille qu’écrire un article Linkedin est bien plus chouette que faire les choses plus importantes et plus urgentes qui nous attendent aujourd’hui : parce qu’il ne sait pas comment commencer, ou alors est pétri de peur de faire ce qu’il a à faire, alors Blaise cela le fait disjoncter et il cherche la récompense immédiate : un truc à produire, bien concret qui le fera croire un instant qu’il a été productif aujourd’hui. Alors qu’en fait il ne joue qu’au hamster dans sa roue.
Il m’a quand même amenée à apprendre des tas de choses, à faire plein d’activités artistiques diverses, à occuper plein de fonctions différentes et très chouettes en 23 ans de carrière et à tester des dizaines de méthodes d’organisation (qui ont toute duré quelques mois au mieux, sinon quelques jours seulement…) !
Blaise, c’est un colloc’ invisible, discret, un peu handicapant.
Blaise, c’est le trouble de l’attention avec hyperactivité avec qui je cohabite sans le savoir depuis 43 ans et qu’un médecin m’a présenté il y a quelques semaines.
Il me fatigue, souvent.
Il m’agace, régulièrement.
Il me fait rire, parfois.
Personne n’a jamais soupçonné son existence. Je suis une ancienne petite fille discrète, un peu rêveuse, loin du cliché du petit garçon qui ne tient pas assis en classe ou de la petite fille bavarde et un poil insolente.
Alors j’ai composé avec, sans le savoir pendant des dizaines d’année, pensant régulièrement que je manquais de volonté, ou de motivation. J’ai imaginé que lorsque je trouverais THE métier qui me motiverais vraiment, je n’aurais plus aucun problème d’organisation, de planification : j’ai fait 2 reconversions professionnelles pour en être au même stade qu’avant ma première reconversion : en perpétuel questionnement sur ce qui cloche chez moi. Il semblerait que j’ai trouvé…
Durant mon enfance, mon adolescence, et encore parfois à l’âge adulte, on m’a collé des étiquettes toutes plus douloureuses les unes que les autres : fainéante, dans la lune, absente, désintéressée, incapable de choisir, médiocre. Résultat, j’ai beaucoup compensé, surtout côté pro en pensant que je n’étais jamais assez.
Je sais pourtant être fiable, quitte à m’épuiser, à m’oublier car cela me demande des efforts qui me coûtent beaucoup d’énergie. Je sors vidée de ces périodes où je compense tellement que je me crame. Je n’ai a priori pas fait encore de burn-out, alors que c’est une des conséquences les plus courantes d’un TDAH non diagnostiqué (quoi que le souvenir d’un épisode dépressif soudain en 2010 ou 2011 me fait quand même douter, mais à l’époque le concept de burn-out était moins démocratisé).
Même si parfois, j’aimerais que Blaise me laisse tranquille… ne serait-ce que cinq minutes …
Même s’il paraît qu’il ne me définit pas, je trouve qu’il fait de moi quelqu’un d’unique, de singulier, de créatif, très vivante !
J’ai rêvé pendant longtemps pouvoir dompter toutes ces fantaisies de mon fonctionnement, régler mes soucis chroniques de procrastination, mon syndrôme de l’objet brillant, ne plus jamais abandonner un projet…
Maintenant que je sais que c’est un colloc’ à vie, je suis encore en phase de deuil d’un fonctionnement “normal”. Mais je découvre que c’est toute une aventure et qu’il va être définitivement l’autre personne avec qui je vais devoir passer toute ma vie même si je ne l’ai pas choisi !
Alors je lui ai trouvé un p’tit nom et je crois que je vais lui dire souvent “A l’aise Blaise !” pour le remettre à sa place quand il sera trop encombrant !


