Photo de Matt Howardsur Unsplash
Journal de canicule,  Militer

Lettre au patriarcat

Cher Patriarcat,

Ai-je seulement envie de te qualifier de cher… ? Je ne crois pas.

Je ne te connais que depuis une douzaine d’année… Mais toi, tu me pourris la vie depuis qu’un ovule de ma mère a bien voulu laisser entrer un spermatozoïde de mon père à travers sa membrane plasmique. Parce que oui, chez les humains c’est bien la gamète femelle qui laisse entrer (ou non) la gamète mâle. Il serait temps de s’en souvenir ! Les êtres humains nés avec les chromosomes XY existent parce qu’une cellule féminine a accepté de fusionner avec une cellule masculine, qu’une femme les a porté pendant neuf mois, les a fait naître, les a élevé (souvent sans participation équitable de son conjoint).

Depuis que je suis génétiquement née avec un double chromosome X, et donc née biologiquement et socialement femme, tu fais peser sur moi tout un tas d’injonctions, de déterminations, qui m’ont empêchée, limitée, invisibilisée.

Tu m’as fait subir toute mon enfance les foudres d’un père, englué dans ses émotions, ses colères, ses frustrations, coincé dans ses grands principes conservateurs, que tu instillais dans son esprit. Tu as privé ma mère de courage, de force qui lui ont manqué pour oser tenir tête à son mari, pour lui dire son désaccord sur la façon dont il nous traitait, face à nous, ses filles. Et pourtant qu’est-ce que j’aurais eu besoin de voir ma mère s’opposer, dire “non”, refuser. A la place de cela, je l’ai entendu dire de nombreuses fois “il est comme ça…” quand elle venait me rejoindre dans ma chambre après une des colères paternelles.

Tu as fait en sorte que je me sente toute ma scolarité, et une grande partie de ma vie professionnelle lente, nulle, pas assez ceci, trop cela, pas adaptée, incapable parce que je n’ai toujours été une élève moyenne, et que je n’ai pas fait de longues études.

Tu m’as fait perdre du temps à m’épiler, à travailler mon apparence pour être belle, mince, et pour rentrer dans les standards de beauté de ma génération. Sans m’apprendre à m’aimer telle que je suis, avec mes défauts, mes kilos, mes plis, mes vergetures, mes cicatrices. Tu m’as fait perdre des centaines d’euros dans des crèmes et des produits en tout genre qui promettent monts et merveilles… mais qui abîment aussi la santé ! Tu m’as mise en compétition avec d’autres femmes, plus minces, plus belles, plus épanouies, plus équilibrées, plus investies, avec plus de réussites professionnelles, des femmes mariée avec un couple plus amoureux, plus épanoui, plus équilibré… Tu m’as fait croire au prince charmant et aux contes de fées qui n’existent pas.

Tu as permis que je me fasse peloter de nombreuses fois dans les transports sans qu’aucun autre humain m’entourant à ce moment là ne s’offusque ou ne réagisse. Tu as fait croire à un garçon de ma classe qu’il avait le droit de me coincer avec violence et contrainte dans une cage d’escalier du collège pour m’embrasser et poser ses sales mains sur mon corps sans mon consentement et tu as fait croire à ses potes que cette situation était très amusante.

Tu as permis que je décide de devenir mère – sans questionner réellement mon profond désir de maternité – pour correspondre à un standard qui ne me convenait peut-être pas…

Sous ton influence, j’ai sans doute été recousue après la naissance de mon deuxième fils avec le point du mari. Je ne le saurais jamais, aucun professionnel du corps médical n’a jamais voulu vraiment le confirmer, mais après ma dernière grossesse, je n’ai jamais plus eu aucune relation sexuelle sans qu’une sensation de tiraillement me gêne dans les moments les plus intimes.

Tu m’as fortement incitée à mettre ma carrière de côté pour être plus présente pour mes enfants, quand ils étaient petits et donc à me précariser et m’insécuriser. Et malgré mon congé parental, mes temps partiels, mes projets entrepreneuriaux, tu m’as fait croire que je n’était jamais assez présente pour mes enfants et pas assez investie dans ma carrière.

Tu m’as appris à accepter des choses inacceptables : les blagues sexistes, les petits noms dégradants, les conseils non sollicités, le mansplanning, le gaslighting, le manspreading, le mansinterrupting, me faire siffler dans la rue, faire des cafés en réunion parce que j’étais la seule femme, ou la plus jeune, me taire alors que j’avais des choses à dire. Tu m’as appris à avoir peur dans la rue, le soir quand je suis seule et à garder un trousseau de clé dans la main au cas-où je devrais me défendre. A cause de toi j’ai appris à me méfier des hommes inconnus et parfois même connus. A cause de toi, j’ai eu peur lors de rendez-vous professionnels, quand je me retrouvais seule dans une voiture ou dans un bureau avec un homme. Il m’est même arrivé d’avoir peur durant des entretiens d’embauche, quand le recruteur face à moi était un homme. Comment réussir à valoriser son parcours, à négocier son salaire, et ses conditions de travail, quand on a des pensées comme celles-ci durant son entretien d’embauche ?

Tu m’as fait croire qu’accepter de n’être propriétaire que d’une petite partie – non majoritaire – de notre maison parce que je gagnais moins que mon mari c’était OK. Alors que si je gagnais moins au moment de l’achat de notre maison, c’est que les femmes gagnent de toute manière moins que leur conjoint à compétences et niveau d’études égal, parce que la plus part des sociétés dévalorisent les compétences des femmes… ce qui était mon cas au début de ma carrière. Et qu’en plus avec les grossesses, ma maternité, mon congé parental, j’ai moins progressé professionnellement que mon conjoint au fur et à mesure des années.

A cause de toi, et de ton pote le capitalisme, depuis plusieurs années, je redoute chaque été les canicules, les incendies. Je ressens la colère, la tristesse, la frustration, le dégoût…

Vous devez être tellement fiers de votre oeuvre. Quel accomplissement ! En cet été 2026, tout cela est enfin réellement visible par tous et toutes. Il faudrait vraiment être aveugle pour ne pas voir votre accomplissement ! L’homme est en train de faire disparaître son espèce tout seul comme un grand ! Emportant avec lui, et sa folie, le reste du Vivant au milieu des flammes qui consument notre oxygène, nos poumons : la forêt.

Vous avez rendu l’homme irraisonnable. A préférer l’avion plutôt que le train pour aller plus loin, plus vite. A se déplacer en voiture de plus en plus grosses. A préférer se racheter le dernier smartphone à la mode plutôt que d’apprendre à cultiver son potager, à prendre soin de la nature, à observer le vivant autour de lui pour apprendre à l’aimer et le respecter. A imaginer tout climatiser plutôt que revégétaliser les villes, que débitumer, et travailler sur les multiples causes du réchauffement climatiques.

Sous votre influence, les hommes ont même imaginé des produits pour faire pousser plus vite, plus fort les légumes, les fruits, pour les faire résister aux maladies… pour finalement gâcher de la production, nous rendre malade, ou exporter des produits à l’autre bout du monde… en rejetant plus de CO2 dans leur transport qu’en les produisant…

Une fois les guerres d’indépendance terminées, et les pays colonisés (presque) tous libérés, vous avez inventé la mondialisation et le tourisme de masse, en rendant l’avion moins cher et en nous faisant croire qu’une vie réussie ne pouvait être qu’une vie où l’on a collectionné les destinations, et épinglé toujours plus de pays sur notre carte du monde personnelle parce que “les voyages forment la jeunesse”. En bons hommes blancs que vous êtes sans aucun doute, vous avez matraqué qu’aller dépenser notre argent dans d’autre pays c’était rendre service aux économies locales ! Vous êtes très fort car vous avez même réussi à faire croire aux hommes qu’il était bon d’exploiter des terres appartenant à d’autres nations, d’en extraire des produits rares, ou exotiques, pour les ramener dans leur pays et au passage d’exploiter d’autres humains pour réaliser ce travail d’extraction, c’était aussi leur rendre service. Vous nous avez fait creuser des mines, faire écrouler des carrières, vous avez pollué des rivières, des étangs, vous nous avez fait abattre des milliards d’arbres pour exploiter leur produit, ou pour re-planter des monocultures ecocidaires.

Pour réaliser tout cela, vous avez engendré dans vos grandes écoles d’élites de la nation, grâce à un système compétitif de l’enseignement scolaire bien rôdé, des as de la langue de bois, de la démagogie, de l’entroi-soi mortifère : des dirigeants de multi-nationales, des patrons milliardaires qui s’enrichissent aussi vite que le reste de la société et du monde s’appauvrit. Leur bien-pensance n’a d’égal que leur égo-centrisme. Mais aussi des politiques du centre, de la droite et de l’extrême-droite qui ne jurent que par vous, et vos potes croissance, libéralisme, et tout ce que cela induit racisme, sexisme, validisme, agisme, … injustices. Le pire ? Ils sont les champions pour faire croire aux citoyens que s’ils vont mal, s’ils se sentent anxieux face à tout ça, au dérèglement climatique, à l’appauvrissement de la population, aux injustices, à la violence c’est soit à cause des autres pays, des immigrés, des étrangers, ou parfois même d’eux-mêmes, et qu’ils n’ont qu’à agir pour aller mieux.

Vous avez crée des monstres accros au techno-solutionnisme qui pensent que l’IA, les robots, et la technologie nous sauvera de tout ! Le pire, c’est que certains en ont fait la source principale de leur fortune, qu’ils utilisent aujourd’hui pour continuer à écrire ce récit du techno-solutionnisme et du transhumanisme dignes des pires dystopies et à crier au scandale quand les écolos et la gauche osent dénoncer leurs crimes.

Cher Patriarcat et capitalisme, ces jours-ci je ne rêve que d’une chose quand je vois les incendies monstres en France, en Europe, et un peu partout dans le monde : que vous brûliez dans cet enfer que vous avez contribué à créer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *